L'impact de l'intelligence artificielle sur le marché de l'emploi : une transformation inéluctable

La révolution de l'IA redessine notre avenir professionnel. Comment s'adapter ?
L'impact de l'intelligence artificielle sur le marché de l'emploi : une transformation inéluctable

CHRONIQUE. D'ici 2030, 22 % des emplois dans le monde seront touchés par l'intelligence artificielle (IA). Cette évolution rapide et brutale engendre des mutations profondes du marché du travail, bouleversant ainsi les relations sociales, les ressources économiques des États et la solidarité nationale. L'économiste Sébastien Laye souligne l'importance de cette prise de conscience et avance des solutions structurelles qui pourraient redéfinir le rôle de l'État et l'organisation de nos économies.

Historiquement, comme l'illustre l'impact des métiers à tisser ou de l'électricité, chaque avancée technologique a redimensionné des pans entiers de l'industrie. Aujourd'hui, l'IA ne se limite plus à des manœuvres mécaniques; elle investit le champ de l'intellect humain. Ce changement constitue un défi majeur : en perturbant les emplois liés à la cognition, l'IA menace le socle même du contrat social, qui repose sur la rémunération du travail et le financement de l'État-providence.

Le débat public oscille entre deux postures simplistes. D'une part, le déterminisme technologique, qui professe que l'IA remplacera inévitablement tous les travailleurs. D'autre part, l'optimisme à l'ancienne, selon lequel les avancées technologiques créent toujours de nouveaux postes. Or, comme l'indique le Fonds Monétaire International (FMI), 40 % des emplois sont susceptibles d'être menacés par l'IA, avec des conséquences particulièrement sévères dans les économies développées. Dans cette logique, on observe une polarisation des tâches : d'une part, l'IA vient au secours des procédures, augmentant ainsi la productivité ; d'autre part, elle automatise des fonctions essentielles, réduisant l'embauche et les salaires.

Les prévisions du World Economic Forum indiquent que, sur la période 2026-2030, 22 % des emplois actuels seront redéfinis, résultant en la création de 170 millions de nouvelles positions, mais également en la suppression de 92 millions d'emplois. Cette réalité soulève la question cruciale : comment financer une société si l'emploi, en tant que fondement de la fiscalité et de la redistribution, se réduit comme peau de chagrin ?

La question se transforme ainsi : comment financer une société lorsque l'emploi se rétracte ?

Ce phénomène pose un dilemme inquiétant. La théorie schumpétérienne de la "destruction créatrice" suppose non seulement que des emplois disparaissent, mais que d'autres émergent, tout en étant absorbés par les institutions. Cependant, l'IA actuelle ne se contente pas d'être un outil d'augmentation de la productivité : elle remplace même des tâches cognitives habituelles. Les premiers postes à être touchés sont souvent ceux d'entrée de gamme, entraînant des pertes massives au sein des métiers de support tels que les secrétariats et l'assistance administrative. À mesure que le secteur tertiaire, déjà majoritaire dans les pays développés, est impacté, ce qui empêche une transition vers de nouveaux types d'emplois.

Une économie de producteurs sans consommateurs

Ce constat nous confronte à un nœud gordien. L'État-providence repose sur des flux financiers réguliers provenant des salaires, des cotisations et de la fiscalité. La France, en particulier, risque d'être plus vulnérable, non pas en raison d'une résistance à la technologie, mais en raison de son architecture fiscale. Les prélèvements sur les revenus générés par le travail représentent environ 22,4 % du PIB en 2024. Si la répartition des ressources économiques finit par s'appauvrir, nous risquons de créer une économie de producteurs sans consommateurs.

De plus, l'IA, par sa nature même, privilégie les entreprises aux rendements élevés, exacerbant ainsi la concentration des richesses et réduisant la part des salaires dans le revenu total. À mesure que les profits se concentrent sur une minorité, la menace d'une fracture sociale devient tangible. Par conséquent, les solutions politiques actuelles semblent souvent inadéquates : que ce soit via un revenu universel, une taxe sur les robots ou une déréglementation totale, ces approches semblent trop simplistes face à un défi complexe.

Souhaite-t-on un État qui compense indéfiniment la disparition d'emplois ?

Le revenu universel, par exemple, présente des avantages évidents, tels que la simplification administrative, mais il comporte aussi des défauts. Les expérimentations menées dans des pays comme la Finlande montrent un effet non significatif sur l'emploi tout en apportant des bénéfices en termes de bien-être. Ainsi, nous ne pouvons nous contenter d'une vision angélique ou catastrophiste. À l'échelle des expériences passées, la réelle question se pose : voulons-nous que l'État compense indéfiniment la chute d'emplois par des transferts ou favoriser un système où les citoyens deviennent copropriétaires d'une part du capital productif ?

Une stratégie pour compenser les pertes d'emplois

Une approche innovante pour compenser la perte d'emplois liée à l'IA doit se construire sur plusieurs niveaux. Sur le court terme, il est nécessaire de simplifier l'accès aux transferts, en offrant par exemple des crédits d'impôt plus généreux. À moyen terme, la mise en place de fonds d'investissement pour capter les rentes technologiques, pourrait redistribuer un dividende aux citoyens. Enfin, à long terme, la stratégie pourrait impliquer des dispositifs de capitalisation qui permettraient de partager les gains du capital entre tous les acteurs de la société.

Face à ces défis, la nécessité d'une réforme fiscale cohérente devient impérieuse. L'élargissement des bases fiscales, par une fiscalisation accrue des rentes générées par l'IA, pourrait réduire les inégalités. C'est une démarche ambitieuse, mais nécessaire pour garantir une cohésion sociale durable. L'exemple du compute, moteur puissant de l'IA, peut également devenir une ressource budgétaire au lieu de se traduire par un simple transfert de richesses. En faisant de la donnée un capital productif, nous pouvons espérer une plus grande redistribution des richesses.

Ce n'est qu'en réfléchissant profondément à ces questions que nous pourrons envisager un avenir où l'IA sera un vecteur d'équité sociale plutôt qu'un instrument d'exclusion. Loin d'être vouée à un destin tragique, l'IA nous offre la chance de repenser les structures même de nos économies.

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