Habiba a appris l'art de l'agriculture aux côtés de sa mère dans les montagnes du Nouristan, situées au nord-est de l'Afghanistan. Aujourd'hui, elle éprouve une immense fierté lorsqu'elle voit ses enfants savourer les haricots qu'elle a cultivés et le pain fait avec son propre blé.
En juin, seules des pousses verdoyantes émergent des champs d'Eshtiwi, un village perché à 2 900 mètres d'altitude entre des sommets enneigés et la tumultueuse rivière Parun. L'accès à cette localité nécessite plus de 15 heures de route depuis Kaboul, souvent à travers des chemins à peine praticables. L'AFP est l'un des rares médias étrangers à avoir pu s'y rendre ces deux dernières décennies.
"À l'automne, lorsque nous récoltons le blé, les haricots, les pommes de terre et le maïs, et que nous les ramenons à la maison, c'est une grande joie", raconte Habiba, qui travaille sans machines. Elle nourrit une famille de treize personnes, incluant enfants et petits-enfants.
Bien que leur rôle soit parfois ignoré, les femmes de la FAO ont été qualifiées d'essentielles à la sécurité alimentaire et nutritionnelle au niveau mondial. Pour 2026, l'ONU a même proclamé une année internationale des agricultrices, soulignant leur importance cruciale.
En Afghanistan, où 17,4 millions de personnes nécessitent une aide alimentaire d'urgence selon l'ONU, Eshtiwi est un exemple frappant de cette réalité. Les hommes du village semblent conscients de cette responsabilité.
- "Respect" -
"Les responsabilités sont partagées entre hommes et femmes depuis longtemps ici", explique Mohammad Yahya Faizi, 34 ans, agronome local et volontaire pour la FAO. Le Nouristan, longtemps connu sous le nom de "Kafiristan" en raison de ses anciennes pratiques polythéistes, a adopté l'islam depuis le 19e siècle tout en conservant une culture montagnarde unique.
Les hommes s'occupent principalement de l'élevage, que ce soit de chèvres ou de vaches, ainsi que de la collecte du bois durant les long mois d'hiver où la neige isole souvent le village.
Les femmes, elles, sont responsables des champs, même si les hommes offrent parfois leur aide pour le labour à l'aide d'animaux. "Si les femmes ne récoltaient pas le blé et d'autres cultures, nous manquerions de nourriture dès le milieu de l'hiver", souligne M. Faizi. "La gestion de la nourriture repose sur leurs épaules. Elles méritent le respect, nous ne les voyons pas comme inférieures", ajoute-t-il.
"L'agriculture, c'est un métier formidable, ce n'est pas exclusif aux hommes", affirme Najia, une agricultrice de 28 ans qui parle cinq langues. "Même sans la présence des hommes, nous pouvons gagner notre vie grâce à notre travail", insiste-t-elle, n'utilisant que son prénom.
Cependant, ce métier n'est pas sans défis.
- Petit-déjeuner féminin -
Habiba se lève vers 04H00 pour prier avant de préparer le petit-déjeuner avec ses filles. Sur un feu de bois, elle concocte un ragoût de haricots rouges et du pain fait maison à partir de son blé. Du beurre et du yaourt séché, préparés par son mari, sont également servis, suivis d'un mélange nutritif appelé "boussouk" pour sa petite-fille Zuheida, qui allaite.
Dans la pièce qui fait office de cuisine et de chambre, Nahida, 11 ans, révise ses leçons d'anglais. Habiba, fière de sa progéniture allant à l'école malgré son propre parcours éducatif limité, expose des fleurs dessinées par sa fille sur le mur.
Aucun de ces femmes n'a jamais touché un appareil photo ou une caméra. Vers 07H45, Nahida part pour l'école. Bien que les autorités talibanes aient interdit l'éducation secondaire pour les filles, elles peuvent encore suivre des cours élémentaires.
Après avoir rendu visite à sa mère âgée, Habiba accroche sa petite-fille dans un panier sur son dos et se dirige vers ses champs de blé. Elle utilise un outil traditionnel à deux dents pour désherber.
- "Nos mains pèlent" -
Près de la rivière, des femmes vêtues de tuniques colorées et de voiles travaillant sous le soleil désherbent et creusent des sillons d'irrigation. "Nous devons travailler dur, nos mains sont abîmées, mais nous avons des enfants à nourrir", confie Bibi Jan, 70 ans.
"Je ne suis pas assez forte, mon dos et mes jambes me font souffrir", avoue Habiba, qui rêve d'un tracteur, mais cette acquisition est financièrement irréalisable. "Une seule famille en possède un. Nous, les femmes, avons besoin d'outils plus modernes", ajoute Najia.
À Eshtiwi comme ailleurs, l'accès aux marchés et la quête d'un revenu décent sont des préoccupations majeures. La guerre avec le Pakistan a fermé la frontière, laissant de nombreux agriculteurs avec des récoltes invendues.
"Il n'existe pas de marché structuré pour vendre nos produits, pas de stratégies de marketing", déplore Najia. L'enclavement du village limite la vente directe, rendant les agricultrices dépendantes de négociants offrant des prix dérisoires.
"Je vends mes pommes de terre à 70 Afghanis pour sept kilos (0,94 euros), alors qu'il m'en faudrait 150 Afghanis (deux euros)", témoigne-t-elle.
- Agroforesterie -
Des unités de stockage soutenues par l'ONU aident à conserver les récoltes pour les vendre à meilleur prix ultérieurement. La FAO a, de plus, distribué de meilleures semences, réutilisées par les femmes chaque année, et introduit l'agroforesterie, mélangeant cultures et arbres sur une même parcelle pour diversifier les revenus.
"Tout le monde en est ravi", ajoute M. Faizi. Le village, qui ne produisait que des pommes et des noix, a désormais des cerisiers, poiriers et pêchers.
Néanmoins, le changement climatique reste une source d'inquiétude, entraînant la diminution des précipitations et des épisodes de pluies violentes qui détruisent les cultures. Bien que l'Afghanistan soit responsable de seulement 0,08 % des émissions de gaz à effet de serre, il subit les conséquences les plus lourdes du changement climatique, qui menace vies et moyens de subsistance, comme l'indique le Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud).
"Tout peut basculer rapidement, cela nous frappe sans prévenir", s'inquiète Najia. Face à cette réalité, les villageois et la FAO explorent diverses solutions, comme le stockage de neige et des initiatives de reforestation.
Malgré les défis, Habiba et ses voisines apprécient leur travail en plein air et se soutiennent mutuellement. "Nous sommes une communauté", note Najia, elle qui relaye aux autres les formations agricoles qu'elle a suivies. "Et contrairement à la nourriture industrielle, ce que nous cultivons nous-mêmes est vraiment sain", conclut-elle.







