C'est aujourd'hui le 40e anniversaire de la tragédie de Tchernobyl et un livre s'intéresse à la façon dont cette catastrophe a été symboliquement représentée dans notre culture. Tchernobyl, la mémoire atomisée? de Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, paru aux éditions JC Lattès, éclaire cette question cruciale.
Un tournant décisif s'est produit avec la série télévisée Chernobyl, lancée il y a sept ans. Son succès international lui a permis de devenir ce que les auteurs considèrent comme "un lieu télévisuel de mémoire", illustrant la profonde souffrance des victimes. Les histoires des scientifiques, des habitants et des liquidateurs ayant répondu à la catastrophe sont mises en avant. Moins qu'un simple documentaire, cette série s'inspire des témoignages authentiques, en particulier ceux collectés par Svetlana Alexievitch dans son livre décisif La supplication, paru dans les années 1990. L'œuvre de cette écrivaine biélorusse a permis de dévoiler la voix de ceux qui ont vécu ce drame, soulignant ainsi comment la culture façonne notre mémoire de Tchernobyl.
Absence de mémoire collective
Pourquoi ce sujet est-il si essentiel ? Coumel et Kasperski constatent qu'il n'existe aujourd'hui aucune mémoire collective claire autour de Tchernobyl. L'un des principaux problèmes réside dans l'impossibilité d’établir des faits concrets quant au nombre de victimes. L'Union soviétique n’a jamais voulu donner suite à ces chiffres, et les États qui l'ont succédé ont peiné à mettre en place un suivi sanitaire adéquat.
Les études réalisées par des ONG ou l'ONU indiquent qu'au moins une cinquantaine de personnes sont mortes immédiatement à la suite de l'accident, mais les estimations de ceux touchés par des cancers ou maladies liées à la radioactivité varient entre 4 000 et 20 000. Cette incertitude entraîne une mémoire de Tchernobyl en constante évolution.
Exploitation politique et mémoire
Ce phénomène est particulièrement marquant dans les trois nations les plus directement touchées : l'Ukraine, la Russie et la Biélorussie. En Russie et en Biélorussie, toute tentative de dévoiler la tragédie humaine a été réprimée, et le discours sur la sécurité nucléaire a été largement étouffé. Dans ces deux pays, le récit des liquidateurs est souvent présenté de manière héroïque, reminiscent des soldats de la Seconde Guerre mondiale, occultant les histoires individuelles.
À l'inverse, en Ukraine, les associations continuent de donner voix aux victimes et aux liquidateurs. Ce travail fondamental, même en période de conflit, utilise la culture pour souligner la réalité humaine de cette catastrophe, au-delà des simples statistiques. En définitive, Tchernobyl : la mémoire atomisée ? de Coumel et Kasperski nous invite à réfléchir à l'importance de la mémoire culturelle face à l'oubli historique.
Tchernobyl : la mémoire atomisée ? de Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, aux éditions JC Lattès.







