CHRONIQUE. L'éventualité d'une accession du Rassemblement National (RN) au pouvoir, longtemps considérée comme une hypothèse peu plausible, s'inscrit aujourd'hui dans le domaine du possible. La victoire de ce parti ne constituerait pas un simple changement de majorité, étant donné qu'il a subi un ostracisme durant des décennies. Toutefois, comme le souligne le politologue Guillaume Bernard, cela ne signifierait pas nécessairement un bouleversement de la nature que ses électeurs espèrent ou que ses détracteurs craignent.
La campagne pour l'élection présidentielle de 2027 a déjà été lancée. Un candidat du RN au pouvoir n'est plus une chimère, mais une hypothèse crédible qu'il est essentiel d'explorer. Cela nécessite d'examiner à la fois les conditions d'une telle accession et la nature des relations que ce parti pourrait entretenir avec ses soutiens et adversaires.
Les défis du RN en quête de pouvoir
Un obstacle majeur pour le RN est de nature psychologique : une part significative de la population continue de percevoir une victoire de ce parti comme un saut dans l'inconnu, alimentée non seulement par une couverture médiatique souvent critique, mais aussi par des inquiétudes concernant sa capacité à gouverner efficacement. De plus, une partie de l'électorat vote pour le RN par défaut, en l'absence d'alternatives crédibles, ce qui représente à la fois une force et une fragilité pour le parti.
Pour surmonter ces défis, le RN a adopté une stratégie de normalisation, visant à s'intégrer dans le système politique tout en évitant des positions trop radicales. Toutefois, cette approche comporte des risques. Elle limite les options politiques une fois au pouvoir et pourrait décevoir un électorat porteur d'attentes plus radicales.
Les implications d'une victoire du RN pour le système politique
L'éventualité d'une arrivée du RN au pouvoir soulève des interrogations sur son impact sur le système politico-administratif. Certains pourraient y voir un signe de flexibilité idéologique, permettant une alternance malgré l'ostracisme dont il a longtemps été l'objet. Cette victoire pourrait alors agir comme une soupape de sécurité pour le système en place, tout en restant dans les contraintes institutionnelles.
Il convient de rappeler que le RN d'hier n'est plus le même qu'aujourd'hui, après avoir purgé ses tendances historiques. Cela soulève la possibilité que son ascension soit interprétée non pas comme une rupture, mais comme une adaptation au système existant.
Un scénario de discrédit pourrait se dessiner, où le RN, en prenant le pouvoir dans un contexte social et économique difficile, serait désigné comme responsable de problèmes qu'il n'a pas créés. L'histoire politique regorge d'exemples de nouveaux partis prenant le pouvoir et devenant des boucs émissaires pour les difficultés rencontrées par leur gouvernement.
Le pouvoir politique formel ne coïncide pas toujours avec le pouvoir réel. Les administrations, mieux implantées, et structures comme la Commission européenne auront une influence certaine, limitant la capacité d'action d'un potentiel gouvernement RN.
Les défis de l'exercice du pouvoir par le RN
Avec son soutien électoral conséquent, le RN cherche à gouverner sans s'allier à d'autres partis. Cependant, la réalité du pouvoir nécessite des alliances et des compromis pour mettre en œuvre les politiques. Le RN souffre encore d'un manque d'implantation locale, ce qui pourrait entraver la mise en œuvre de ses projets.
Les nominations administratives représentent un enjeu crucial : intégrer des personnes d'autres horizons politiques peut garantir une compétence immédiate mais pose des questions de loyauté. Le RN pourrait faire ce choix plutôt que de faire appel aux anciens du FN, écartés pour des raisons de normalisation.
Ces circonstances pourraient mener à deux directions opposées. Une première trajectoire verrait le RN banaliser certaines thèses, ouvrant ainsi la porte à une radicalisation des idées au sein des autres droites. La seconde, en revanche, pourrait obliger le RN à donner des gages au système, continuant à sacrifier une partie de ses idéaux pour maintenir la paix politique.
Ainsi, l'accès du RN au pouvoir ne constituerait pas simplement un changement de majorité, mais il soulève de nombreuses questions quant à ses conséquences sur le paysage politique français.
Guillaume Bernard, historien des institutions et des idées politiques, est l'auteur d'ouvrages tels que La guerre à droite aura bien lieu et Le mouvement dextrogyre (Paris, DDB, 2016).







