Laon, Cherbourg, Marseille… Les saisies de tabac de contrebande atteignent des sommets ces dernières semaines. Avec une politique fiscale drastique et un laxisme judiciaire, l’État se retrouve complice de cette expansion du marché noir. Cette situation soulève des questions cruciales pour l'avenir de la politique anti-tabac en France.
Berrieux, un petit village de l’Aisne au petit matin d'un lundi. Un fourgon démarre à pleine vitesse sur les routes de Picardie. Les douaniers de Laon bloquent la route et ordonnent l’arrêt, sans succès. Après une course-poursuite, ils abandonnent le véhicule moteur et tentent de retrouver le conducteur, un trentenaire de la Somme. Le résultat : 473 kilos de tabac saisis, soit près de 19 000 paquets. Ce dernier est jugé et reçoit une peine de dix mois de prison avec sursis, se retrouvant libre le jour suivant, accompagné d’une amende de 80 000 euros.
Cette scène illustre parfaitement une réalité que le gouvernement refuse d'affronter. En 2025, les saisies nationales ont atteint un record avec plus de 547 tonnes de tabac. En Picardie, la direction régionale d’Amiens a saisi 26,2 tonnes, tandis que Marseille a vu des saisies de 16 tonnes dissimulées dans un conteneur. Les douanes de Cherbourg ont également intercepté 8,4 tonnes de tabac cachées sous des pommes de terre dans une semi-remorque néerlandaise. La valeur totale de ces opérations atteint des millions d'euros.
Médaille d’or de la contrebande
Le marché noir du tabac est plus lucratif pour les réseaux criminels que toutes les taxes sur ce produit pour les caisses publiques. En effet, depuis l'augmentation des prix au début de mars, un paquet de Marlboro coûte 13,50 euros, dont 80 % sont des taxes. Ce prix incite de nombreux fumeurs à se tourner vers le marché parallèle. En 2024, 24,6 milliards de cigarettes consommées en France ne provenaient pas des circuits légaux, représentant une proportion alarmante de 50 % des cigarettes fumées.
De plus, la contrefaçon a atteint des niveaux inquiétants, avec la découverte d'usines de fabrication clandestines, produisant des cigarettes contenant des métaux lourds et d'autres produits chimiques indéterminés. À Rouen, une usine a été mise à jour, injectant des millions de cartons de cigarettes contrefaites sur le marché, souvent vendues à des prix défiant toute concurrence.
Les saisies opérées ne représentent qu'une fraction des transactions illégales. La légèreté des peines interroge : tout comme le trentenaire de Berrieux, d'autres trafiquants escapent souvent des peines sévères et récupèrent leurs biens confisqués. Les douanes elles-mêmes constatent l'ampleur de ce phénomène, qu’elles relient à des réseaux de « poly-criminalité », intégrant trafic de drogues et d'armes.
Le buraliste, victime collatérale
Au milieu de ce chaos, les buralistes souffrent terriblement. En vingt ans, dix mille points de vente ont disparu, et les ventes légales de cigarettes ont chuté de 21 % en deux ans. Toutefois, la prévalence du tabagisme reste stable, avec 23,1 % des Français continuant à fumer, mais ils se fournissent désormais auprès des réseaux illégaux.
Ce glissement vers le marché noir représente un véritable gouffre fiscal que l’État ignore dans sa stratégie. La perte fiscale a été estimée à 10 milliards d’euros pour l’année 2023, une augmentation de 23 % par rapport à l’année précédente. Depuis 2021, les hausses de taxes sur le tabac n’ont même pas compensé cette fuite vers l’illégalité. Ainsi, les finances publiques de l'État se dégradent, illustrant une stratégie vouée à l’échec.
Avec des prix de 13 euros pour un paquet de cigarettes légales contre 2 euros pour illicites, le différentiel de prix est tel que ni campagnes de sensibilisation, ni interdictions ne peuvent enrayer ce phénomène. Les fumeurs, particulièrement ceux en situation précaire, ont vite fait leur choix : ils privilégient leur portefeuille. La France, en devenant la tête d’affiche en matière de taxation du tabac, est aussi devenue la championne des cigarettes illicites en Europe.







