Le 12 février dernier, Sébastien Lecornu dévoilait la feuille de route énergétique pour la France, intitulée Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE). En visant une réduction significative de l'utilisation des énergies fossiles, cette initiative soulève de nombreuses questions. Jacques Percebois, économiste de l'énergie et professeur émérite à l'Université de Montpellier, nous partage son expertise.
Quel est votre avis global sur ce nouveau projet de PPE ? Répond-il à nos besoins énergétiques pour la décennie à venir ?
Ce projet est indiscutablement ambitieux, peut-être trop. L'objectif de réduction de 60 % à 40 % de la part des énergies fossiles dans le mix énergétique d'ici 2030 semble irréaliste. Atteindre un décarbonage de 40 % à 60 % en si peu de temps nécessiterait une accélération considérable dans l'adoption du véhicule électrique et la transformation industrielle. J'estime qu'un horizon de 2035 ou 2040 serait plus raisonnable, car la réalité risque de nous rattraper.
La stratégie gouvernementale mise beaucoup sur l'électrification des usages. Est-ce la bonne direction ?
La décarbonation nécessite effectivement une électrification. En France, notre électricité est déjà largement décarbonée grâce au nucléaire et aux énergies renouvelables. L'objectif de la PPE est d'atteindre 55 % d'électricité dans la consommation finale d'ici 2050, contre environ 25 % aujourd'hui. Pourtant, la demande d'électricité reste stable ou diminue légèrement, entraînant une surcapacité électrique.
Comment expliquer la stagnation de la consommation d'électricité malgré les incitations ?
Pour relancer la demande, il faut encourager l'achat de véhicules électriques et le remplacement des chaudières, mais surtout que l'industrie passe à l'électrique à grande échelle. Actuellement, nous faisons face à une désindustrialisation et aux prix élevés de l'électricité en Europe par rapport aux États-Unis, où le gaz naturel est abondant. Avant d'investir dans l'électrification, les industriels comparent les coûts énergétiques et certains choisissent la délocalisation.
Quel arbitrage a été fait entre nucléaire et renouvelables ?
Il semble qu'une approche intermédiaire ait été choisie, cherchant à satisfaire à la fois les pro-nucléaires et les défenseurs des renouvelables. Les pro-nucléaires réclament un moratoire sur les renouvelables, craignant leurs coûts élevés. De leur côté, les partisans des énergies renouvelables estiment que les nouveaux réacteurs nucléaires ne seront pas prêts avant 2035 ou 2040. Récemment, le gouvernement favorise les énergies renouvelables, en particulier l'éolien en mer.
Pourquoi est-il si difficile de trancher radicalement ?
Le nucléaire offre une stabilité technique cruciale pour le réseau européen, ce dont plusieurs pays, comme l'Espagne, souffrent. De plus, le temps de construction des centrales nucléaires est long, ce qui retarde leur mise en service. Les signaux envoyés par la PPE manquent donc de clarté.
Le principal levier pour l'incitation à l'électrification ne reste-t-il pas le prix ?
Effectivement, en France, l'électricité est soumise à des taxes bien plus élevées que le gaz fossile, ce qui est contradictoire avec notre objectif de décarbonation. Pour encourager la consommation d'électricité, il faudrait réduire ces taxes et augmenter celles sur le gaz. Cependant, les entreprises gazières, soucieuses de préserver l'emploi, s'y opposent fortement.
Peut-on espérer une baisse des tarifs pour les ménages et les entreprises dans les années à venir ?
Il ne faut pas se faire d'illusions. Bien que notre parc électrique actuel soit compétitif, les investissements nécessaires dans les nouvelles infrastructures et le réseau de distribution augmenteront les prix. Pour les industries électro-intensives, le gouvernement tente de garantir des prix stables, mais la compétition internationale demeure rude.







