La mise en lumière de saint Augustin par Alger, pendant la visite de Léon XIV du 13 au 15 avril, révèle une profonde réalité, selon l'écrivain et journaliste Bachir Djaïder. Dans "Matin d’Algérie", il souligne que cette fondamentale figure chrétienne, native d'Algérie, a longtemps été négligée au profit d'un récit national restreint aux seules notions d'arabité et d'islamité, ignorant ainsi la richesse d'une histoire qui réunit civilisations et religions variées.
Le déplacement pontifical n'est pas uniquement significatif par son actualité, mais il met en avant une continuité historique que les récits modernes ont souvent occultée. L'Algérie contemporaine doit faire face à un passé riche, aux multiples influences de judaïsme, christianisme, romanité, amazighité et islam.
Saint Augustin l'Algérien
Avant que l'arabe ne devienne la langue principale, l'Algérie était un carrefour culturel essentiel dans le monde méditerranéen antique. Ce n'était pas une périphérie, mais un point central d'échanges d'idées, d'hommes et de croyances.
C'est ici qu'est né Augustin d'Hippone, une figure centrale de la pensée occidentale et chrétienne. Les vestiges de cette époque, tels que les forums et théâtres, témoignent d'une histoire dont les échos perdurent encore. Augustin, né à Thagaste (actuelle Souk Ahras), incarne la fusion essentielle entre héritage africain, culture latine et spiritualité chrétienne.
Ses œuvres, notamment "Confessions" et "La Cité de Dieu", ont marqué l'évolution de la philosophie et de la théologie. En Algérie, son nom est souvent relégué à l'académie, comme s'il n'appartenait plus à la terre qui l'a vu naître.
Bien que l'arrivée de l'islam au VIIe siècle ait marqué une rupture, cette transformation est un processus plutôt qu'un effacement immédiat. Les structures de l'ancienne Algérie se sont adaptées et ont résisté. La visite du pape suggère que des communautés chrétiennes ont persisté en Afrique du Nord bien après la conquête musulmane.
Un effacement du récit national
Toute nation façonne son récit, essentiel pour sa cohésion. Après 1962, l'Algérie post-coloniale a mis en avant l'islam et l'arabité, marginalisant d'autres dimensions de son histoire, y compris des figures comme Augustin, dont le silence a contribué à l'oubli.
Ce phénomène est loin d’être unique à l’Algérie, car de nombreuses nations ont réécrit leur histoire pour renforcer leur identité. Cependant, les sociétés matures réintègrent ces pages oubliées. Alors qu’en Europe Augustin est révéré, en Algérie, il est perçu comme étranger, soulevant des questions sur son appartenance à l'histoire nationale.
Une confusion stérilisante
Il existe une confusion entre identité religieuse et appartenance historique. Son identité chrétienne le détourne parfois du récit algérien contemporain. Or, l'Algérie est une superposition de strates historiques, où chaque période se construit sur la précédente sans l'effacer. Les ruines romaines, comme celles de Djemila ou de Timgad, sont des rappels de cette histoire complexe.
Admettre cette pluralité enrichit l’identité nationale, créant une nation plus forte et ouverte. Réhabiliter Augustin, ce n'est pas christianiser l'Algérie, mais reconnaître son passé comme un foyer chrétien important, sans pour autant nuire à son islamité actuelle.
Réconcilier les différentes parts de l'Algérie
L'enjeu réside dans la réconciliation avec un passé pluriel et enrichissant. L'Algérie n’a rien à perdre à admettre la richesse de son histoire et en sortira plus forte et confiante.
La visite de Léon XIV et la figure d'Augustin ne sont pas de simples anecdotes historiques, mais des invitations à repenser l'histoire nationale. Elles révèlent de nombreuses continuités et héritages souvent négligés, donnant une vision dynamique d'une Algérie où s'entrecroisent multiples influences et traditions.
Negliger cette complexité, c'est s'appauvrir. L'accepter, c'est faire preuve de maturité historique. L’identité d’une nation réside dans la combinaison de ses choix et de ses ommissions.







